Écrits

Jul. 10, 2016
 
Mes mains sont défigurées, je dois faire cesser cela. Il est pas raisonnable d'être tiré et traîné tout du long par quelque chose que je ne peux pas voir, chaque jour de la même manière, les cordes dentelées et acérées traçant des sillons dans chacun de mes cinq doigts, créant trois espaces égaux, mes paumes, aussi; elles ne sont plus en sécurité, elles portent les marques des cordes dentelées et acérées. N’est-ce pas incroyable? Je vous demande, honnêtement, en toute sincérité, s'il vous plaît ne me dites pas que c’est normal, que c’est une chose naturelle. Arrêtez de me raconter l'histoire de la création, ne me dites pas comment Adam a rencontré son Eve. Ne me parlez pas non plus de la femme du roi, celle qui a tranché ses paumes avec des pommes, qui a été presque séduite et qui nous a fait comme nous sommes. Non Non. Non, je ne le croirai pas, même pour une seconde; je suis plus sage que cela, je suis assez mature pour ne pas tomber dans ce non-sens. Vous ne comprenez pas, vous ne comprendrez jamais.
 
Je vous l’ai dit : il n'est pas raisonnable d'être tiré et traîné par quelque chose que je ne peux pas voir, chaque jour de la même manière, les cordes dentelées et acérées traçant des sillons dans chacun de mes cinq doigts, créant trois espaces égaux, mes paumes, aussi; elles ne sont plus en sécurité, vous ne pensez pas que c’est incroyable? Je souffre sans cesse de la traction, de la finesse des cordes dentelées et acérées. Vous voyez ce que je veux dire? Je ne suis pas fou, arrêtez de me raconter vos contes de fées! Je ne vous croirai jamais parce que vous ne savez pas combien ça peut faire mal d’avoir des cordes acérées creuser dans vos mains. Vous ne pourriez l'imaginer, cela vous dépasse! Allez donc vivre en paix avec vos histoires ... Crétins! Ça fait mal, vous comprenez? Vous voyez ce que je veux dire?
Les rares fois où j'y ai échappé- je ne sais pas comment j’y suis arrivé – cela se glissa dans mes rêves et m'a traîné avec ses foutus cordes acérées. Je me sens insulté, déchiré de toute part, sodomisé, torturé, je remplis donc ma gorge de cris et vous! Vous assumez naïvement que j’ai complètement perdu l’esprit! Vous devriez avoir honte de vous! Vous me voyez, voyez clairement la souffrance intense tordant mon visage, entendez mes cris, mes gémissements que même Dieu ne nierait pas. Regardez-moi, je suis tiré tout du long, je tombe face la première, rampant au sol sur mon ventre, mes mains devant mon visage, criant, gravement blessé, et vous me regarder juste sans rien ressentir, et vous priez pour ma sécurité, et vous répéter des bénédictions infinies pour la  bien être et la prospérité de la nation. Et je ne vous ai pas encore parlé de la douleur insupportable causée par la croissance d’un seul des poils de mon corps, oh, c’est indescriptible! Mais ce qui me préoccupe en ce moment, ce qui fait le plus mal ce sont les cordes dentelées et acérées, celles qui tracent des sillons dans chacun de mes cinq doigts, créant trois espaces égaux.
J'ai ignorée la douleur causée par la croissance d’un seul des poils de mon corps, et la chose qui commence vraiment à me rendre folle est ... Qu'est-ce qui ne va pas avec vous? Vous êtes complètement insensible! C'est incroyable! Eh bien, ne vous inquiétez pas, mon ami, je vais essayer de vous apprendre à ressentir la douleur. Nous allons commencer par la douleur des poils qui sortent de leurs bulbes. Vous voyez les poils poussant au-dessus de vos genoux? Choisissez en un. Lequel, cela n'a pas d'importance, mais un seul, un seul poil comme celui-ci sur ma poitrine, n’importe lequel que vous aimez. Maintenant, inclinez votre tête vers eux un peu, concentrer bien votre regard, dilatez vos pupilles un peu, et maintenant concentrer vous sur la base, là où le poil sort. Regardez de plus près, regardez la profondeur de la racine, comment le poil est plus coupant que l'épée d'un guerrier. Ne pouvez-vous le sentir poignarder votre peau mince, votre peau nue et vulnérable? Il vous pénètre, vous blesse, vous fait mal, ne pouvez-vous le sentir? Il perce votre peau vivante de sorte qu'il peut vivre, et que vous allez mourir, il grandit, il se nourrit de votre sang, il respire facilement maintenant et vous! Pour vous, la mort est inévitable! Ne me regardez pas comme cela! Je n’ai pas perdu l’esprit! Soyez damné, fils de …. ! Vous! Vous êtes en train de mourir ... ou ... peut-être êtes vous déjà mort ... ou ... moi!

 

Traduit par:  Sabah Sanhouri & Frédéric Labye

Jan. 2, 2016

Tu marches seul dans une rue jaunâtre. Il fait nuit. Il y a un chien, deux de plus là-bas, "Une nation de chiens" murmures-tu. Marchant seul, marchant la nuit, se demandant si la vie est comme ça: aller, venir, manger, déféquer, se voir, dormir, jurer, prétendre à des qualités humaines – certaines mêmes détestables - que tu n’as pas et se répétant: aller, venir, manger, déféquer, se voir, dormir, ad nauseam ....

     Seule la nudité distingue le jour de la nuit. Se déshabiller dans la nuit que la nuit se déshabille, faire l'amour avec la nuit à haute voix, juste en face des yeux de Dieu. Pourquoi as-tu commencé à sentir qu'il y a juste un cheveu - un demi cheveu, peut-être - entre toi et la folie? Tu ne sais pas. Dormir sur le sol où tu peux, sur les trottoirs, dans les égouts, dans les champs, partout où tu le peux. Allonge-toi sur le sol, touche le sol discrètement et rappelle-toi la nuit tu as fait l'amour à ce pot de sauce tomate. Tu souris, tu commences à rire, le rire hypnotisant d’un serpent sourdingue : te souviens-tu de ton désespoir, de la misère qui conduisit le pot de sauce tomate à exploser avant que tu le puisses.

     Comme c'est dégoûtant!

     Complètement. Tout comme ta petite amie imaginaire le dit.

     Rappelle-toi comme tu avais peur de déféquer? Terrifié, convaincu qu’il s’agissait d’une sorte d'acte anormal. Tu as eu si froid après, tu tremblais, ton estomac se resserrait et rien ne pouvait te faire cesser de penser que tu étais malade. Tu n’as pu bouger pour aller uriner avant le lendemain matin. Comment les choses changent, penses-tu ! Parce que tu as commencé à l’apprécier, tu as appris à savourer ce délicieux sentiment d’engourdissement, tu as senti la douleur et le plaisir virginal d’être pénétré à rebours par ses propres excréments. Entre l'intromission et le retrait, tu as sué d’une sueur irréelle, des perles roulant vers le bas de ton corps, t’imaginant une belle petite fille qui n'a jamais rencontré son corps avant. Comment cela t’a plu! Tu as commencé à déféquer de nuit chaque fois que possible. Et c’est devenu une nécessité chaque matin. Chaque matin, tu te réveillais excité et rempli de désir. Tu te sentais reposé et tranquille ensuite. Te souviens-tu de cette fois où tu t’es préparé comme une fille, quand tu t’es aspergé avec ce mystérieux parfum féminin et que tu es allé dans la chambre - je veux dire la salle de bains - et que tu as commencé à gémir comme une garce, comme si tu étais dans l'extase d’être pénétré à rebours? Cela a été ta expérience extatique finale avec des excréments, tu ne peux pas te rappeler ce qui a changé, pourquoi tu as cessé à jamais de le faire.

     La chose est que tu es maintenant tranquille, ton esprit est serein. Tu te rappelles les paroles d'un ami, le poète, celui dont tu étais secrètement amoureux :

Quant tu deviens la pluie

la terre t’embrasse, un baiser de désir,

ton désir et son désir.

Quant tu deviens la pluie

et la terre ne t’embrasse pas

son fantôme s’épanouit avec ta mort.

De toute façon, tu es martyrisé dès le premier baiser.

Tu n’avais rien eu rien à dire alors. Et peut-être la seule consolation que tu as laissé est le ciel, un ciel assombri par les haut-parleurs de ta création. Crée sans hâte, lentement, discrètement. Tu as rempli le ciel avec des haut-parleurs. Ils sont bruyants, ils vibrent, et un jour, ils tomberont sur ta tête. Mais au moins, ils remplissent ce matin avec des chansons que tu aimes. Ou, en tout cas, avec des chansons dont tu as besoin – selon tes humeurs. Hymnes célestes pour combler tes vides, le jazz pour te réjouir, le reggae de te faire pleurer. Les voix de ces jeunes filles célestes te font te sentir encore en vie, comme si la vie était toujours bonne, comme si tu étais débordant d'amour, même si personne ne le sait pas, à part ce pot de sauce tomate.

 

Traduit par:  Sabah Sanhouri & Frédéric Labye

Aug. 2, 2015

 

L’air est chaud, très chaud et suffocant. Il n’y a rien, excepté cette table sur laquelle je suis en train de dormir. Dans la salle, il y a quatre portes et douze fenêtres. La salle est rectangulaire. Sur chacun de ses cotés, une porte. Sur les petits côtés, deux fenêtres avec, au milieu, une porte. Sur les grands côtés, deux fenêtres à gauche de la porte et deux à droite. 

 

La ville est totalement vide, sauf du bruit de mes pensées qui divaguent et culminent dans la colère. Je suis seul dans la salle, seul sur la table, seul dans la ville ; Le seul être que la mort ne désire pas. Etendu sur la table de bois, je sens les cellules de ma moelle qui menacent de fusionner avec la table. Me redresser exige un effort colossal, semblable à celui d’un serpent qui devrait se dépouiller de sa peau. Je lutte pour me lever. Et maintenant, où ai-je mis la caisse ? Elle doit être dehors, certainement. Puisque la table est au milieu de la pièce, je vais donc sortir par l’une des portes située sur les grands côtés, car sortir par le petit côté me demanderait deux fois plus d’efforts.

 

A l’extérieur, l’air est chaud, aussi chaud qu’à l’intérieur. Tiens, voilà la caisse, juste à côté de la porte ! Je ne sais pas d’où elle provient. Tout ce que je sais, c’est que depuis que j’ai commencé à recouvrer mes esprits, j’ai vu cette caisse qui contient des bouteilles de vin vieux. Ce vin ne m’est d’aucune utilité. Rien n’influence plus mon cerveau. J’avais pourtant pensé, au fond de moi-même, qu’un peu de vin suffirait, m’aiderait peut-être à me souvenir de quelque chose, n’importe quoi… Je me serais peut-être rappelé au moins qui je suis. Et quel est mon nom. D’où je viens. Quel est ce lieu. Où sont passés les autres. Et qui sont les autres.

 

L’air est chaud, très chaud et suffocant. Comme si ce lieu était le seul endroit où le soleil était autorisé à briller. Comme si le vent, ayant atteint l’âge de la retraite, s’était retiré ; ou peut-être était-il mort ? Je saisis une bouteille de vin et je commence à boire, puis je jette la bouteille à côté. Je suis encore pleinement conscient. Une idée me vient à l’esprit : je pourrais faire un tour dans cette ville ? Et je commence à marcher dans la rue. Mais où sont les gens ? Je voudrais tant voir apparaitre devant moi une créature vivante : être humain, animal domestique ou sauvage qu’importe… Pourquoi suis-je seul ici ?

 

La ville est calme, silencieuse. Je n’entends rien, sauf les battements de mon cœur. J’entre dans une des maisons. Sans difficulté, car la porte n’est pas verrouillée de l’intérieur. La maison est un peu sombre mais on y voit facilement. Quels beaux meubles ! Tout est si bien rangé. J’aperçois quelques photos souvenirs sur le mur. Ça doit être la famille à qui appartient la maison. Que ce garçon est beau ! Et eux, sont-ils ses parents ? Il me semble que oui. Où sont-ils maintenant ? Je sens soudain un frisson glacial envahir mon corps. Je décide de quitter cette maison.

 

Je continue à marcher dans la rue. Les maisons de part et d’autres semblent parfaitement calmes. Attends un peu…Qu’est-ce que c’est que cette chose, là-bas ? Un moulin à vent ? Quelle plaisanterie ! Un moulin à vent ! On a dû le construire avant que le vent ne prenne sa retraite. Donc, le vent a bien été employé  ici ! Il y a peut-être quelqu’un à l’intérieur ? J’entre. Je vois beaucoup de toiles d’araignées. Elles aussi semblent avoir été abandonnées. Mais où sont les araignées ? Je regarde autour de moi. Il y a de nombreux sacs de farine et un jarre emplie de grains de céréales qui n’ont pas été encore moulus. C’est sûr. Il doit y avoir quelqu’un ici. Oui, il est insensé qu’il n’y ait pas âme qui vive, qu’on ne puisse trouver ne serait-ce qu’un être humain ! Bon. Au moins une araignée…une seule. D’accord. Même un rat…un seul me suffirait ! Par pitié ! Bon, je vais appeler à haute voix. Cela réveillera peut-être quelqu’un. Je ne vais pas être exigeant. Je me contenterai juste d’espérer réveiller quelqu’un. D’accord, je vais crier….Mon Dieu ! Mais comment crier ? Pourquoi les mots ne parviennent-ils pas à sortir de ma bouche ? Si je pouvais au moins arriver à prononcer les syllabes une par une, ça irait. Mais je parle quelle langue ? Je sais bien que je suis capable de parler. J’en suis sûr car je pense toujours dans une langue. Mais je l’utilise pour me parler à moi-même, de l’intérieur. Elle ne vient pas de ma bouche. Cela fait longtemps que je n’ai pas parlé à quelqu’un, et quand je me parle à moi-même ce n’est pas à voix haute. Est-ce par peur d’être pris pour un fou ? Ou bien de peur qu’on entende mes secrets ? Aujourd’hui, je voudrais tant qu’on me prenne pour un fou. Oui. Si seulement quelqu’un pouvait apparaitre devant moi et me traiter de fou, là j’atteindrais l’extase. 

 

Si je m’étais souvenu que les gens se rassemblaient pour écouter attentivement l’homme qui se parle tout seul à haute voix afin qu’ils trouvent matière à converser,  j’aurais parlé toutes les langues de l’univers et j’aurais peut-être pu attirer l’attention des autres. Mais tout cela est bien futile maintenant. J’ai perdu mon dernier espoir. J’ai perdu ma voix pour toujours. Quelle perte… Assurément  la voix attire les hommes, comme le miel attire les fourmis. Quoi ? Me serais-je souvenu du mot « miel » ? C’est ça. Je me rappelle avoir vu du miel dans la maison que je viens de quitter. Oui, c’est bien ça. Le miel... les fourmis. J’ai trouvé ! Ca y est, j’ai trouvé ! Je sors du moulin à vent et cours à toute vitesse en direction de la maison. J’ouvre la porte et me précipite à l’intérieur. J’essaye de me souvenir : où ai-je vu le miel ? Le voilà. Je prends le miel et ressors aussitôt dans la rue. Le pot de miel est solidement fermé. L’ouvrir ne sera pas difficile pour un homme qui, sur le point de perdre tout espoir, voit celui-ci soudain reparaître à l’horizon. Assurément, je me sens maintenant plus fort qu’une montagne. Le voilà le pot, ouvert, entre mes mains. Je goûte le miel. Pas mauvais ! Il a encore le goût du miel. Je tiens le pot. Je commence à marcher dans la rue en laissant le miel couler à terre. Bon. C’est assez ! Maintenant, je vais attendre les fourmis, en espérant que ça ne soit pas trop long. Non. Je n’aurai pas à attendre trop longtemps. Je sais bien que les fourmis grêles qui ont le plus fort odorat de la colonie vont sentir cette odeur de miel et prévenir les autres fourmis. C’est une question de quelques heures avant que je ne les voie venir. Quand les fourmis arriveront, c’est à ce moment-là seulement  que ma joie sera comblée. Je verrai ces si belles et si petites créatures vivantes. Enfin je pourrai voir la Vie s’animer dans toutes les parties leur corps. Je vais m’assoir et attendre… Le soleil est sur le point de se coucher et aucune fourmi en vue... Cela ne fait rien. J’attendrai encore. De toute façon, je n’ai rien d’autre à faire qu’attendre ?

 

 

J’attends toujours. Elles vont venir. Les fourmis ne peuvent pas résister au miel. Je le sais. Je vais encore attendre.

 

J’ai attendu longtemps, jusqu’à ce que le soleil commence son labeur quotidien. Bien. Je ne vais plus attendre. Je vais retourner à ma table. Elle me manque. Je n’ai pas l’habitude de passer la nuit loin d’elle. D’autant que je sens des blessures à mon dos semblables aux plaies faites par l’amputation d’un bras ou d’une jambe. Je retrouve sans difficulté le chemin qui me conduit à la salle. Enfin je retrouve ma table. J’essaye de l’enlacer fortement, d’étreindre chacun de ses quatre cotés. Je la couvre de baisers. J’exerce mon unique activité : m’allonger sur elle. Ah ! Enfin, j’éprouve une sorte de calme, d’assurance et de sécurité. Je ne sens plus mes blessures et mes plaies. 

 

 

Allongé sur la table, j’exerce mon seul talent : rêver. Avoir attendu les créatures si longtemps et avec tant d’impatience a dû, je crois, affecter mes rêves. Je rêve en regardant fixement le plafond, distraitement, sans m’attacher au moindre détail. Je suis une petite créature verte, vile, insignifiante, visqueuse, primitive, une créature monocellulaire. J’ai deux énormes yeux gélatineux dégoûtants qui me permettent de regarder à droite et à gauche sans tourner la tête. Tantôt je les ferme, tantôt je les ouvre, dans un mouvement régulier. Mais qu’est-ce que c’est que ce trou au plafond ? Cela signifie que je ne rêve plus. J’espère  ne plus revivre l’expérience de ce rêve qui m’a procuré des sensations étranges et absurdes.   

 

Je m’interroge. La guerre serait-elle passée par ici? Si c’est le cas, et si tout le monde a été tué, pourquoi ne suis-je pas mort moi aussi ? Et où sont les cadavres ? Et si cela s’est passé il y a longtemps, où sont les ossements ? Le frisson glacial envahit mon corps de nouveau. Je dois vous révéler un secret. Quand la chaleur s’intensifie au point de provoquer ma colère, je ressasse mes interrogations pour faire revenir en moi ce frisson glacial. Il atténue significativement  la chaleur de mon corps et me rend l’atmosphère plus supportable. Cette action me procure même un certain plaisir. Je me considère comme intelligent. C’est le seul stratagème que j’ai trouvé. Mais je craignais qu’à force de renouveler l’expérience plusieurs fois, cela ne finisse par détruire une partie des cellules de mon cerveau. Or, ce stratagème m’a échappé. Je n’ai plus aucune emprise sur lui. Aucun moyen de le contrôler désormais. Le voilà qui réapparaît, alors qu’un sentiment d’inquiétante étrangeté s’empare de moi.

 

De nouveau, je suis seul dans la salle, sur la table, dans la ville. Le seul être que la mort ne désire pas. Etendu sur la table de bois, je sens les cellules de ma moelle qui menacent de fusionner avec la table.

 

J’en arrive à la conclusion suivante : puisque qu’il n’y a aucun être humain dans cette ville, je dois par tous les moyens trouver un partenaire. Partant de là, je décide de me diviser en deux êtres distincts imaginaires, l’un « Moi » et l’autre « Lui ». « Lui » ressemble au reflet de mon image sur les bouteilles de vin vieux. « Alors, belle créature, comment vais-je t’appeler ? Pour l’instant, je n’en sais rien, mais que penses-tu de l’idée que moi je sois « Moi » et que toi tu sois « Lui » ? »  Je vois la colère redessiner les traits de son visage.

 

 

-Pourquoi ne serai-je pas «Moi» et toi «Lui»? 

-Parce que je suis l’original, mon cher !

-Non. C’est moi l’original, et sans moi tu ne pourrais pas vivre ici.

-D’accord. Ne te fâche pas, chère créature. J’ai plus d’expérience et de savoir que toi. Je connais toutes les significations de la tristesse, de la peur, de la terreur et de l’étrangeté.  Les questions futiles ne m’intéressent pas. J’accepte donc, sans discuter. Je serai « Lui » et toi « Moi ». Es-tu satisfait maintenant ? 

-Nous ne nous sommes pas encore entendus sur tout.

-Qu’est-ce que tu veux dire ?

-D’abord, je veux ces bouteilles de vin vieux.

-Quoi ? Comment ?

-Sinon tu ne me reverras plus jamais et tu souffriras de la solitude.

-Me ferais-tu du chantage ? C’est bon. Prends-les tes bouteilles...

-Enfin, mon cher, cherche-toi un autre endroit pour dormir, car dorénavant c’est moi qui dormirai sur cette table. 

-Ah non ! Pas ça ! Tu ne l’auras pas, même pas dans tes rêves de jour ! Je ne te donnerai pas ma table. Je n’abandonnerai pas une part de moi-même. Tu comprends cela ?

-Mais tu l’as déjà fait en me créant. Par conséquent, je ne pense pas qu’il te sera difficile de me céder la table. En plus, c’est à une part de toi-même que tu la cèdes. 

-Non, toi tu n’es pas une part de moi. La table, elle, l’est. Tout comme ma mère, mon père, ma famille et tout le reste. Je suis la table. Toi, tu n’es rien qu’une illusion, le reflet de mon image sur les bouteilles de vin vieux.

 

Il commençait vraiment à devenir envahissant. Je lui ai jeté au visage toutes les bouteilles de vin en criant : « Va-t’en, étrange créature visqueuse ! Va en enfer ! » Cet être qui me ressemble a disparu. Je regarde la table avec tendresse. Je me précipite et m’allonge sur elle : « N’aie pas peur, rien ne pourra plus nous séparer, même pas la mort ! toi tu sais bien que je ne me glisserai pas dans ses entrailles et que ses enzymes sont incapables de me digérer. Comme moi, tu es une étrangère en ce lieu. Et moi je t’aime ».

 

Pour la première fois, je m’enfonce dans un sommeil profond. Je rêve que je suis comme ce jeune homme des anciens mythes allongé au bord de l’eau, contemplant le reflet de son image. Je suis allongé sur la table, au bord de la mer, et je regarde notre image  – la table et moi – reflétée à la surface de l’eau. Les dieux ont puni le jeune homme en le transformant en fleur. Nous aussi, les dieux nous ont transformés en deux jolies fleurs.

 

Je me réveille de bonne humeur. Je me remets à regarder le plafond. Et peu à peu, mon humeur commence à se dégrader car je suis toujours seul dans la salle, sur la table, dans la ville. Le seul être que la mort ne désire pas. Etendu sur la table de bois, je sens les cellules de ma moelle qui menacent de fusionner avec la table.

 

J’essaie de retrouver cette bonne humeur qui a la saveur de…je ne sais quoi ! J’essaie, mais il semble que je l’ai perdue. Bon, il me reste encore quelques-uns de mes rêves. Non… je ne veux pas être cette créature-là. Il semble pourtant qu’il n’y ait pas d’autre choix ? D’accord ! ça ne fait rien. Je suis maintenant une créature verte, vile, insignifiante, visqueuse, primitive, une créature monocellulaire. J’ai deux énormes yeux gélatineux dégoûtants qui me permettent de regarder à droite et à gauche sans tourner la tête. Tantôt je les ferme, tantôt je les ouvre, dans un mouvement régulier.

 

Traduit par: Iman K Satti & Delphine Gayrard