Jan. 2, 2016

Bords

Tu marches seul dans une rue jaunâtre. Il fait nuit. Il y a un chien, deux de plus là-bas, "Une nation de chiens" murmures-tu. Marchant seul, marchant la nuit, se demandant si la vie est comme ça: aller, venir, manger, déféquer, se voir, dormir, jurer, prétendre à des qualités humaines – certaines mêmes détestables - que tu n’as pas et se répétant: aller, venir, manger, déféquer, se voir, dormir, ad nauseam ....

     Seule la nudité distingue le jour de la nuit. Se déshabiller dans la nuit que la nuit se déshabille, faire l'amour avec la nuit à haute voix, juste en face des yeux de Dieu. Pourquoi as-tu commencé à sentir qu'il y a juste un cheveu - un demi cheveu, peut-être - entre toi et la folie? Tu ne sais pas. Dormir sur le sol où tu peux, sur les trottoirs, dans les égouts, dans les champs, partout où tu le peux. Allonge-toi sur le sol, touche le sol discrètement et rappelle-toi la nuit tu as fait l'amour à ce pot de sauce tomate. Tu souris, tu commences à rire, le rire hypnotisant d’un serpent sourdingue : te souviens-tu de ton désespoir, de la misère qui conduisit le pot de sauce tomate à exploser avant que tu le puisses.

     Comme c'est dégoûtant!

     Complètement. Tout comme ta petite amie imaginaire le dit.

     Rappelle-toi comme tu avais peur de déféquer? Terrifié, convaincu qu’il s’agissait d’une sorte d'acte anormal. Tu as eu si froid après, tu tremblais, ton estomac se resserrait et rien ne pouvait te faire cesser de penser que tu étais malade. Tu n’as pu bouger pour aller uriner avant le lendemain matin. Comment les choses changent, penses-tu ! Parce que tu as commencé à l’apprécier, tu as appris à savourer ce délicieux sentiment d’engourdissement, tu as senti la douleur et le plaisir virginal d’être pénétré à rebours par ses propres excréments. Entre l'intromission et le retrait, tu as sué d’une sueur irréelle, des perles roulant vers le bas de ton corps, t’imaginant une belle petite fille qui n'a jamais rencontré son corps avant. Comment cela t’a plu! Tu as commencé à déféquer de nuit chaque fois que possible. Et c’est devenu une nécessité chaque matin. Chaque matin, tu te réveillais excité et rempli de désir. Tu te sentais reposé et tranquille ensuite. Te souviens-tu de cette fois où tu t’es préparé comme une fille, quand tu t’es aspergé avec ce mystérieux parfum féminin et que tu es allé dans la chambre - je veux dire la salle de bains - et que tu as commencé à gémir comme une garce, comme si tu étais dans l'extase d’être pénétré à rebours? Cela a été ta expérience extatique finale avec des excréments, tu ne peux pas te rappeler ce qui a changé, pourquoi tu as cessé à jamais de le faire.

     La chose est que tu es maintenant tranquille, ton esprit est serein. Tu te rappelles les paroles d'un ami, le poète, celui dont tu étais secrètement amoureux :

Quant tu deviens la pluie

la terre t’embrasse, un baiser de désir,

ton désir et son désir.

Quant tu deviens la pluie

et la terre ne t’embrasse pas

son fantôme s’épanouit avec ta mort.

De toute façon, tu es martyrisé dès le premier baiser.

Tu n’avais rien eu rien à dire alors. Et peut-être la seule consolation que tu as laissé est le ciel, un ciel assombri par les haut-parleurs de ta création. Crée sans hâte, lentement, discrètement. Tu as rempli le ciel avec des haut-parleurs. Ils sont bruyants, ils vibrent, et un jour, ils tomberont sur ta tête. Mais au moins, ils remplissent ce matin avec des chansons que tu aimes. Ou, en tout cas, avec des chansons dont tu as besoin – selon tes humeurs. Hymnes célestes pour combler tes vides, le jazz pour te réjouir, le reggae de te faire pleurer. Les voix de ces jeunes filles célestes te font te sentir encore en vie, comme si la vie était toujours bonne, comme si tu étais débordant d'amour, même si personne ne le sait pas, à part ce pot de sauce tomate.

 

Traduit par:  Sabah Sanhouri & Frédéric Labye